Samuel Djian-Gutenberg – Saturne, le chemin de la conscience

Saturne dans la Tradition

Longtemps Saturne, dernière planète du septénaire traditionnel et limite du système solaire visible, a été considéré comme le Grand Maléfique. A sa position dans le thème natal était associé un sentiment de fatalité et de limitation, de peurs et de freins, auxquels il était difficile d’échapper. Là où est Saturne, en Signe et en Maison, là est le poids de notre passé karmique – d’où son nom de “Prince du Karma” – qui semble devoir empoisonner notre existence jusqu’à son terme. Certes, nous disait-on, son action “douloureuse et frustrante” était destinée à nous apprendre à être “sérieux”, à ne pas nous laisser aller sur les pentes du vice et de la facilité (celles représentées par les valeurs du Signe et les domaines de la Maison natals), à intégrer, dans le meilleur des cas, la notion d’effort et de dépassement pour devenir une personne “sage”. Telles étaient aussi le sens des épreuves liées aux transits “maléfiques”.

Il est vrai que cette version des faits est corroborée par notre vécu, notamment durant le premier cycle de Saturne. Comme tout un chacun, j’en ai fait l’expérience, subissant effectivement ses pesanteurs en fonction de sa position dans mon thème natal. Rétrograde en Maison V et en Lion, conjoint à Pluton et à Mars, opposé au Soleil, carré à l’axe des Nœuds, il m’explique pourquoi, dans le contexte spécifique de mon thème, je n’ai pas pu profiter des joies et des facilités qu’offrent habituellement ce Signe et cette Maison. Pendant longtemps, j’ai été un être timide et solitaire sur le plan affectif, emprunté et gauche, dépourvu de légèreté et d’aisance, sérieux, voire moralisateur et rigide. Associé à une Maison XII chargée et à une majorité de planètes rétrogrades, j’avais le sentiment d’être maudit, condamné à une solitude éternelle. Mon enfance et mon adolescence, particulièrement, avaient été une longue suite d’événements douloureux et de souffrances profondes. Les plaisirs terrestres – ceux de la Maison V – m’étant refusés, je m’étais réfugié dans l’étude et la recherche intellectuelles. Cela m’a certainement servi, notamment par rapport à l’Astrologie qui, lorsque je l’ai découverte (ou redécouverte) m’a aidé à surmonter ma difficulté de vivre, malgré la vision déterministe qu’elle véhiculait quand j’ai commencé à l’étudier, il y a une cinquantaine d’années.

Saturne en Astrologie Transpersonnelle

L’enseignement de Charles Vouga et de Germaine Holley, puis celui de Dane Rudhyar, m’ont aidé à développer une perspective plus positive et plus réjouissante de l’Astrologie en général et de Saturne en particulier, donc, pour tout dire, de la vie elle-même. J’avais déjà puisé cette conviction en moi-même depuis toujours, malgré les faits contraires de mon existence, que la vie avait un sens et qu’elle pouvait nous conduire à plus de bonheur. Jupiter culminant, en Sagittaire et en IX, explique cette lueur d’espoir qui m’animait et que l’étude et la pratique de différentes spiritualités ainsi que de certaines approches psychologiques (Jung par exemple) alimentaient. Mais je n’avais pas trouvé la contrepartie astrologique jusqu’à ma rencontre avec mes Maîtres en Astrologie.

A partir de là, ma vie a commencé à se transformer, du moins dans l’esprit, et Saturne a pris une dimension réellement positive. La manière dont Rudhyar décrit ses trois cycles – le passé, le présent et l’avenir – comme étant trois étapes possibles de notre évolution est tout à fait réjouissante et encourageante quant au sens de notre vie. On peut ainsi parler des trois niveaux de Saturne suivant notre désir et notre volonté d’évoluer vers une conscience toujours plus grande et plus inclusive, donc moins exclusive et personnelle. Chacun de ces Saturnes a son rôle à jouer dans le processus de notre vie. Cependant, on ne peut accéder aux Saturnes des deuxième et troisième niveaux que si nous faisons, en conscience, le travail qui nous est proposé par le Saturne du premier niveau.

Saturne du premier niveau :

Le Saturne du premier niveau, celui du passé, fonctionne exactement comme il a été dit plus haut. C’est celui dont parle, d’une certaine manière, l’Astrologie Traditionnelle. Il est bien relié à notre karma et son action est effectivement frustrante et limitative. Nos peurs, nos angoisses et nos blocages, nés de nos vies passées, y sont inscrits. Il s’agit-là d’un constat et d’une réalité : nous vivons les choses ainsi. La question qui peut se poser : pourquoi en est-il ainsi ? La réponse que l’Astrologie Transpersonnelle peut apporter est la suivante : les énergies correspondant au Signe ainsi que les expériences liées à la Maison ont été vécues en excès dans le passé. Nous les avons mal utilisées au regard de la Loi cosmique et elles ont donné lieu à des débordements. Comme les énergies du passé sont inscrites en nous, dans notre subconscient, nous en avons quelque part le souvenir. Nous voudrions continuer, au début de notre vie, à agir en suivant nos penchants. Mais, dans cette vie, nous devons apprendre à les gérer de manière “juste”, donc nous devons apprendre à nous discipliner. C’est pourquoi nous ressentons si fort les limitations que nous imposent Saturne. En ce qui me concerne, par exemple, j’avais au fond de moi-même des rêves de grandeur et de puissance en tant que Lion. Mais, il me fallait développer les qualités positives de ce Signe pour pouvoir accéder à mon véritable pouvoir qui est avant tout intérieur. Selon Rudhyar, la qualité à développer chez le Lion compulsif est la simplicité et nous pourrions ajouter l’humilité. Tant que cette compréhension ne s’est pas fait jour, le chemin est ardu et Saturne apparaît sous son jour le plus difficile.

C’est sur ces bases que se construit l’ego. Si, suivant les lois de la psychologie, il est une étape nécessaire pour nous permettre de nous différencier, il n’en reste pas moins que nous fonctionnons, au premier niveau, en rejetant tout ce qui n’est pas en accord avec notre réalité. Nous restons alors enfermés dans les limites du Saturne karmique, dont la socioculture – avec ses normes restrictives, mais aussi avec ses lois nécessaires à la construction de notre identité sociale – dans laquelle nous nous sommes incarnés est l’expression extérieure. Il s’agit-là du “processus d’adaptation” dont parle le psychologue québécois Benoît Rancourt. Ce travail saturnien du premier cycle nous empêche d’accéder aux dimensions transcendantes symbolisées par Uranus, Neptune et Pluton. Mais, en même temps, il devrait permettre à ceux qui sont marqués dès la naissance par une dominante de l’une ou plusieurs de ces planètes transsaturniennes de se structurer suffisamment pour ne pas en être l’expression compulsive et réactive. Dans un cas comme dans l’autre, la personne reste le jouet de ses impulsions et de ses compulsions.

Logiquement, la fin du premier cycle de Saturne devrait nous permettre d’entrer dans la dynamique du processus d’individualisation, si le travail de conscience a bien été fait auparavant. La plupart du temps, les personnes ne se posent pas réellement de questions quant au sens réel de leur incarnation. Ils restent donc enfermés dans leur ego compulsif et Saturne continue à apparaître comme un empêcheur de vivre dans le principe de plaisir entretenu par la société de consommation. Les périodes saturniennes restent donc des périodes difficiles de retard, de blocage ou de frein aux désirs d’affirmation ou de possession de l’ego, dans quelque domaine que ce soit.

Saturne du deuxième niveau : vivre en conscience :

Par contre, chez la personne qui opte un tant soit peu pour le “principe d’actualisation” (Rancourt), le deuxième cycle de Saturne présente l’opportunité d’un accomplissement individuel et d’une réalisation personnelle. Non pas en termes de réussite sociale, mais en termes du maximum d’expression des potentialités qu’elle porte en elle, ce que les Hindous appellent le « dharma », plus précisément « svadharma ». Les étapes saturniennes sont autant de marches vers cette culmination. Elles ne sont plus des périodes de limitations, mais de temps de réflexion, de méditation, de recul et de retraite, de réajustement, propices à la mise en place des structures personnelles qui vont servir de tremplin à l’action pour une meilleure expression de soi-même. C’est aussi l’occasion d’intégrer, dans une perspective de vie de plus en plus vaste, les énergies transcendantes des planètes transpersonnelles qui se sont révélées à nous à la faveur des différents transits d’Uranus, Neptune et Pluton ou des progressions secondaires des planètes personnelles avec ces mêmes transpersonnelles. Cela veut dire que chacune de nos actions n’est pas seulement destinée à nous réaliser personnellement mais que, ce faisant, elles contribuent également, d’une manière ou d’une autre, à l’évolution de la conscience collective et, éventuellement, à la transformation de notre environnement socioculturel. Devenir un “individu”, selon le terme utilisé par Rudhyar, tel est le défi que nous propose le deuxième Saturne.

Saturne du troisième niveau : la Réalisation :

Bien que l’on puisse qualifier le processus saturnien dans son ensemble de Chemin “spirituel”, ce que nous sommes appelés à vivre durant le troisième cycle (si le défi du 2e cycle a été relevé) est l’accomplissement de notre destinée en tant qu’être de sagesse. La somme de toute une vie de transmutations peut aboutir à ce que les Hindous appellent la “Réalisation” (Moksha), c’est-à-dire la libération du cycle des morts et des renaissances. Au niveau transpersonnel, Saturne représente alors le canal (avec Jupiter) à travers lequel les énergies et les forces transcendantes, symbolisées par Uranus, Neptune et Pluton dans leurs dimensions les plus élevées, peuvent se manifester dans l’incarnation.

Saturne, le processus de toute une vie

Cette dynamique est à l’oeuvre en chacun de nous et nous pouvons le suivre à travers le cycle “générique” de Saturne dont nous avons déjà parlé (les 3 cycles de 29 ans et demi et les aspects que Saturne fait à sa position natale). Nous en vivons tous les étapes aux mêmes âges, ce qui fait notre “humanité commune”. Combiné à tous les cycles génériques des autres planètes, il apparaît très clairement que la vie est un processus qui se déroule en vue d’une finalité bien précise. D’une manière plus personnelle, les cycles “individuels” nous permettent de nous réajuster en permanence avec notre projet de vie. Une nouvelle étape commence quand Saturne franchit l’Ascendant. Il nous faut alors nous redéfinir dans notre identité pour être mieux à même d’accomplir le sens de notre destinée durant tout le cycle de 29 ans et demi que Saturne va accomplir à travers la Roue des Maisons. Les transits dans chacune des Maisons nous indiquent par quels types d’expériences nous sommes amenés à passer pour que la nouvelle tonalité, manifestée lors du passage en Maison I, puisse se développer et répondre à ce besoin d’accomplissement, individuel et transpersonnel, que nous portons en nous. Le cycle individuel de Saturne est un excellent indicateur (combiné avec le cycle de la lunaison progressé) pour nous faire comprendre le sens de ce que nous vivons à un moment donné. Nous pouvons ainsi, si nous le désirons vraiment, nous réajuster en permanence.

Conclusion

A la lumière de tout ce qui vient d’être dit, Saturne apparaît comme la “porte étroite” dont nous parlent les Ecritures. Il nous renvoie aussi à la parabole du “chameau”, lorsqu’il nous est dit qu’il est plus facile à un chameau de passer à travers le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux, ce royaume auquel nous convient Uranus, Neptune et Pluton dans leurs significations les plus élevées. En d’autres termes, Saturne nous propose, en nous aidant à nous discipliner, de nous libérer du joug des pulsions et des désirs de notre “moi inférieur” né de notre passé karmique, pour accéder à notre vérité d’être et à notre dimension supérieure. Il s’agit là d’un choix de vie, certes pas toujours évident. Si nous le faisons en conscience, Saturne ne sera plus l’agent d’un destin que nous subissons, mais un allié qui nous accompagne sur notre Chemin pour que nous puissions donner et accomplir le meilleur de nous-mêmes.

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